L'ambiguité des leaders pouvoir ou démocratie

Par Jocelyne Deglaine, professeur, Institut d’Agilité des Organisations, Grenoble Ecole de Management

lundi 22 décembre 2008

L'ambiguité des leaders pouvoir ou démocratie

Les leaders font face chaque jour à de multiples demandes, engagements, actions et tentations, ils ont à effectuer des choix difficiles et bien souvent paradoxaux. Comment se comportent-ils devant toutes ces sollicitations ? Pouvoir, humanisme, charisme, sont les principaux leviers de leur influence, mais comment les choisissent-ils ? Tombent-ils dans les jeux de séduction ou gardent-ils ce qui fait sens pour eux et pour ceux qui les reconnaissent ?

Face aux difficultés qui se dessinent aujourd’hui, dans le paysage environnemental, social, économique, on peut s’interroger sur l’ambiguïté dans laquelle se trouvent les hommes et les femmes au pouvoir, qu’ils exercent dans les domaines politique, sportif, culturel ou à la tête de multinationales. Sont-ils des leaders d’opinion jouant avec des les différents médias pour asseoir leur pouvoir d’influence ou sont-ils de véritables leaders visant la performance des systèmes qu’ils dirigent ?

En fait, dans le monde actuel, quelque soit les environnements et situations, deux grandes familles de leader se distinguent :
Un premier type, le leader d’opinion, personne susceptible d’influencer les opinions ou actions d’un grand nombre d’individus du fait du sa notoriété, de son expertise ou son activité sociale intensive, choisit d’user et d’abuser de tous les moyens de communication et médias afin de développer son emprise sur différents groupes d’individus. Cependant, à cause de la diversité des communautés et de la montée de l’individualité, il devient de plus en plus délicat d’influencer le plus grand nombre. Bien au contraire, une sur médiatisation a souvent tendance à aviver les animosités ! La quête d’influence devient alors une arme à double tranchant. L’exemple de Bills Gates est à ce titre intéressant, en 2000, il crée une Fondation qui a pour vocation d’apporter des innovations en matière de santé et d’acquisition de connaissances à la population mondiale. Après avoir été désigné homme de l’année par le Time Magazine en 2005, sa fondation est controversée par le Los Angeles Times en janvier 2007. Celui-ci l’accuse d’investir 95% de ses fonds dans des investissements rémunérateurs, ce qui peut paraître quelque peu contradictoire. Dans ce magazine, sont montrées d’autres incohérences, comme des campagnes de vaccinations financées par la fondation Gates dans le détroit du Niger alors que parallèlement elle investirait dans des entreprises comme Schell, Total, compagnies responsables de pollution dans cette région. Toutes ces informations amènent finalement la méfiance et l’engagement de ce leader apparaît alors superficiel voire mensonger.

Un deuxième type, le leader facilitateur, porteur de sens, capable de guider, d’inspirer la confiance, d'influencer, d’amener à un autre stade de développement les personnes, les groupes, les organisations avec lesquelles il coopère. Il choisit de cultiver l’exemplarité, de mettre en cohérences ses discours et ses actions, de rester davantage dans l’ombre.
On pourrait reprendre les propos de ce dirigeant d’entreprise, Bertrand Martin, Ancien élève de l'École polytechnique et de l'École nationale supérieure du Génie maritime ; directeur général des ateliers & chantiers de Bretagne à Nantes, PDG de CCM Sulzer de 1984 à 1996 qui déclare : « Pour libérer les énergies des hommes, l'entreprise, c'est-à-dire ses dirigeants et ses cadres, aurait sans doute à gagner à leur faire confiance. La rencontre de ces attentes est providentielle. Elle peut nourrir toutes les espérances . » En effet, face au contexte mondial actuel, marqué la complexité, l’incertitude, le leader est pris entre la tentation de la facilité du leader d’opinion et l’efficacité du leader.
La tentation de la facilité vient principalement de certaines croyances qui peuvent le conduire dans des impasses. Il peut croire qu’il peut guider en restant seul, alors que la solitude devient fatale lorsqu’on atteint « les sommets ». Il peut ne pas s‘autoriser à douter et surtout ne pas le montrer. alors qu’un leader montrant son « humanité » fait preuve d’une grande sagesse. Il peut avoir peur de demander de l’aide bien qu’il en ait besoin et qu’il se sente seul, alors que c’est par l’interdépendance que se font les plus grandes réussites. Le leader doit faire preuve d’humilité et prendre conscience que lui-même ainsi que les ces collaborateurs deviennent les personnes les moins compétentes pour résoudre les problèmes qui les concernent directement.
S’il reste sur ces croyances, alors il ne sera qu’un leader d’opinion, centré sur ses propres convictions et il utilisera les médias pour servir « sa cause ». Seul dans « ses » vérités, il comptera sur ses proches pour asseoir son pouvoir et sa « toute puissance », ainsi on lui renverra ce qu’il souhaite voir et entendre. Il sera lui-même abusé par ses conseillers en communication et se verra renvoyée une image « publique caricaturale » de lui-même.
Par contre, s’il sait sortir de ces croyances et montrer ses capacités à anticiper les conséquences de ses décisions, à coopérer sainement avec les acteurs qui l’environnent et changer juste ce qu’il faut quand il le faut, alors il sera un leader efficace, un « leader agile » .

Le leader agile apprend en effet à renoncer à ses propres convictions et compétences pour permettre aux autres de déployer les leurs et passer d’une logique de « pouvoir sur » à une logique de « pouvoir pour » . Il passe alors d’une logique de territoire à une logique de rôle et d’initiative vis-à-vis du système auquel il appartient. De même, Il s’interdit le réflexe de tout prendre en main, s’autorise à ne pas avoir des idées sur tout et avant ses collaborateurs et ose faire confiance aux capacités d’inventivité des différentes équipes.

Force est de constater que notre époque voit émerger des personnes, dans le monde politique comme dans le monde de l’entreprise, qui, en se centrant avant tous sur les résultats, en voulant paraître « tout puissant », oublient « d’être » tout simplement et d’exprimer une « humanité authentique ». Ils deviennent ainsi non plus des leaders agiles montrant le chemin, mais s’immiscent de plus en plus dans le « stars -système» à la proie de la presse people. Il s’agit là du biais fatal dans lequel la société de communication nous amène inexorablement et qui peut causer la perte de nos systèmes démocratiques. Il s’agit là aussi certainement du plus court chemin pour s’éloigner du projet de « politique de civilisation » proposé par Edgar Morin.

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