Sandrine ANSART & Virginie MONVOISIN, Professeurs d'Economie à Grenoble Ecole de Management. Février 2009.
mardi 07 juillet 2009
Alors que Bruxelles vient d'annoncer qu'elle enclenchait des procédures pour déficits excessifs contre six pays dont la France, on peut non seulement s'interroger sur la cohérence des actions de la Commission qui appelle par ailleurs à ce que les Etats combattent la crise, mais aussi sur le bien fondé de vouloir limiter la dette et les émissions d'obligations correspondantes alors que nous sommes toujours confrontés à un problème structurel : le financement des retraites.
La fin des années 2000 inaugure une ère pour le moins exceptionnelle sur le plan économique : Une crise économique peut-être sans précédent s'amorce dans le fracas de l'effondrement des bourses mondiales et les plans de relance font un retour plus qu'inattendu dans les pratiques politiques. Aujourd'hui, bon nombre de pays développés ou émergents, occidental ou non, projette ou conduit la mise en œuvre de son plan de relance, quand il ne s'agit pas d'en entreprendre un deuxième... Etats-Unis, une bonne partie des pays européens, Japon ou Chine se sont engagés sur cette voie sans rencontrer de réelle opposition quant à la démarche adoptée.
Au-delà des incertitudes sur le meilleur usage qui peut être fait de ces plans de relance en privilégiant soit le canal de la consommation soit celui de l'investissement pour soutenir la croissance économique, les observateurs s'interrogent sur le financement de ces plans de relance, et en particulier de l'impact sur la dette publique. Les dettes publiques, qui représentaient en 2007 63,9% du PIB en France et 62,9% aux États-Unis, devraient atteindre en 2009 67,9% pour la France et sans doute 80% aux États-Unis.
Déjà cette question des déficits et dettes publics avait fait l'objet d'un débat au début des années 1980 qui s'était soldé par un désaveu et une condamnation quasi définitifs des politiques de relance. A cette époque, ces indicateurs s'envolaient témoignant de l'échec des différents plans de relance mis en œuvre depuis le milieu des années 1970 afin d'enrayer la récession. La vague des idéaux libéraux trouve alors un terrain fertile pour se développer, favorisant ainsi l'arrivée au pouvoir de Reagan aux Etats-Unis et Thatcher au Royaume-Uni. Le « moins d'Etat » qu'ils prônaient allait de pair avec l'affirmation d'un nouveau dogme : nécessité d'équilibre budgétaire et limitation de la dette publique.
Les arguments des années 80 sont-ils encore recevables ? Peut-on estimer aujourd'hui que la dette publique puisse produire de tels effets, c'est-à-dire évincer la dette privée et rendre donc le financement des acteurs privés délicats ? Non seulement le problème ne semble pas exister, non seulement cette dette - et l'émission de titres qui va s'ensuivre - n'est pas problématique, mais l'endettement semble être potentiellement salvateur !!!!
En effet, les entreprises ne sont pas en forte demande de financement dans le contexte de crise actuelle. D'une part, les émissions d'actions - pour des raisons compréhensibles - continuent à reculer depuis septembre dernier - encore moins 1 100 milliards d'euros en décembre pour les entreprises. D'autre part, les émissions d'obligations repartent après un net ralentissement en septembre et octobre dernier.
Or, pour les marchés, l'accroissement actuel de la dette publique représente précisément et potentiellement un problème pour les taux d'intérêt longs. En ce début d'année, les tensions et la hausse des taux sur le marché obligataire ont fait craindre aux observateurs que les investisseurs s'en détournaient au profit d'un rebond du marché des actions et en raison d'un endettement jugé trop massif de la part des États. En France, l'OAT à 10 ans est grimpée à 3,807% à la mi-février et aux États-Unis, les US T-Bonds à 10 ans sont passés à 3,029%.
Cette crainte n'a été que passagère et le marché obligataire connaît un rebond de son activité - d'offres mais surtout de demandes d'actifs. Les nouveaux émetteurs privés, alors que l'accès aux crédits bancaires demeure toujours aussi difficile, sont toujours plus nombreux - plus 4,8 milliards d'euros d'émissions supplémentaires de novembre à décembre ! Et les investisseurs, en quête de placements, se tournent naturellement vers des titres fournissant des garanties, expliquant les bonnes performances du marché obligataire. Ainsi, les taux se sont détendus ce vendredi à 3,63% pour la France et 2,90% pour les États-Unis sous cet afflux de demande.
Dès lors, l'émission des obligations pour financer les dettes publiques viendrait simplement canaliser des capacités de financement disponibles sans léser les besoins de financement privés ; l'effet d'éviction est donc nul. Voire mieux, l'Etat proposerait ainsi une solution salvatrice aux agents économiques : ils pourraient trouver là les opportunités de placements sur un marché peu prolixe en la matière actuellement, et permettrait aussi de renouer avec des produits financiers moins complexes, plus surs et destinés -même si cela passe par l'Etat- à financer l'économie. L'Etat se présenterait ainsi comme l'ultime solution pour proposer la rémunération indispensable à une masse de capitaux en mal de placement et de rentabilité, à savoir ceux au titre de l'épargne retraite !! Quelque soit ainsi la manière dont on peut décrier les dérapages de la finance, il est une contrainte parmi d'autres auquel il faut faire face : rétribuer cette épargne-retraite pour assurer le financement futur des pensions de retraite. Dans ce contexte, non seulement la dette publique s'avère incontournable aujourd'hui pour faire face à l'ampleur de la crise, mais son financement par l'émission des titres d'Etat semble offrir une solution d'intérêt certain, voir d'intérêt public pour la rentabilité nécessaire aux fonds d'épargne-retraite. L'Etat se pare d'une nouvelle fonction : celui de rémunérateur en dernier ressort !
Anne-Laure Oudinot
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